Patrick MUR

Thèse - 1994

Université de Rennes I

  Contribution à la gestion des populations paléarctiques de caille des blés dans la phase européenne de son cycle annuel

Recherches méthodologiques sur la cinétique démographique et appréciation des facteurs de fluctuations

CONCLUSIONS ET DISCUSSIONS GÉNÉRALES  
 

Troisième volet d'une série de travaux débutés en 1984 à la demande de l'Office National de la Chasse, notre recherche s'inscrit dans une démarche de terrain visant à relier certains résultats acquis au laboratoire par nos prédécesseurs à l'une des causes potentielles de régression de l'espèce: les conditions de reproduction extrêmes rencontrées par les cailles. L'immensité de l'aire de répartition ainsi que le propos de l'étude nous ont conduit à une limitation quasi-exclusive au territoire national Français, malgré l'implication massive d'autres pays méditerranéens. Nous avons donc réalisé dans un premier temps un bilan des acquis nouveaux ou déjà connus sur l'état de ces populations reproductrices, sans pour autant parvenir à définir la nature réelle ou relative de ce déclin. L'absence d'une technique de suivi appropriée nous a simultanément conduit à tester puis à affiner au cours de trois saisons de reproduction, une méthode de dénombrement des reproducteurs basée sur des écoutes au chant des mâles. Sur la base de ces acquis nous nous sommes également intéressés à leur validité en terme de production de jeunes et à la reproduction proprement dite. Nous nous proposons dans ce chapitre de resituer l'importance de cette phase du cycle biologique de l'espèce dans un contexte plus général, tout en donnant aux gestionnaires, après cette période transitoire d'expérimentations, des recommandations de nature à établir et à favoriser l'état de l'espèce.

1- Les bases d'un suivi des populations reproductrices en France

1.1- Les paramètres éthologiques

a) Le comportement vocal

Nous avons montré que, comme chez beaucoup d'espèces relevant de la famille des phasianidés, les périodes comprenant l'aube sont les plus favorables à des écoutes au chant de mâles. De nature éphémère, elle permettent néanmoins de dénombrer la totalité des individus célibataires présents sur les sites d'appariement au cours de 40 minutes. Par comparaison à ces valeurs de référence obtenue en volière nous établissons que, seuls 50% d'entre eux peuvent être comptabilisés de façon spontanée en matinée au cours de 80 minutes.

La diffusion de cris d'appel de femelles porte ce coefficient de détection à 69%, sans entraîner de déplacements vers la source émettrice, alors que l'on note une réduction de la fréquence des émissions vocales. Son utilisation sur le terrain est subordonnée au nombre de mâles chanteurs entendus spontanément. En deçà de trois individus par station, le supplément dénombré est généralement élevé. Il équivaut à près de la moitié (45%) des contacts différents obtenus sur l'ensemble d'une saison pour un milieu donné. En raison de ces variations de densités intra et inter-annuelles, les deux phases protocolaires de comptages ne peuvent être découplées. Ils correspondent à un parcours aller avec écoute spontanée et à un parcours retour avec écoute stimulée tous les 600 mètres. Les réponses vocales n'étant pas immédiates, des points de stationnement d'au moins 8 minutes sont nécessaires (émission- réception).

Nous savons d'autre part que si l'appariement inhibe l'activité vocale de certains mâles, d'autres peuvent continuer à chanter. L'aube parait favoriser cette activité alors qu'en matinée la contribution des mêmes individus aux dénombrements par écoute est faible: au mieux 14% d'entre eux sont concernés (24% au lever du jour). Cette proportion est d'autant plus négligeable, que certains mâles n'émettent qu'une seule fois le cri introductif peu audible en milieu naturel. La repasse utilisée dans les mêmes circonstances ne donne aucun résultat: son action est sélective vis à vis des célibataires. Il s'avère donc, qu'en règle générale les individus dénombrés en matinée simultanément par les deux procédés (écoute spontanée et stimulée) représentent la majeure partie des reproducteurs non appariés.

b) Le comportement spatial

Soupçonnées mais jusque là non certifiées, nous avons mis en évidence l'existence de deux voies migratoires déterminant les apports de reproducteurs en France. Une voie italienne bien connue depuis les années 30 empruntant le couloir rhodanien (CHIGI et al., 1935; DELCHAMBRE, 1936 et 1937; TOSHI, 1956) et une voie espagnole alimentant la façade atlantique de notre pays. Les prélèvements départementaux de cailles dressés à l'échelon national pour les saisons de chasse 1973-1974 et 1983-1984, de même que la carte d'hivernage établie en 1987 reflétaient déjà cette tendance.

Si les apports majeurs sont au nombre de trois au cours d'une saison de reproduction à l'est comme à l'ouest, ceux-ci ne sont pas pour autant synchrones. Ils se déterminent une semaine plus tôt lorsque les oiseaux pénètrent par la voie ibérique (effet longitudinal), soit des arrivées méridionales dans les derniers jours d'avril, à la fin du mois de mai puis de juin. Exceptionnellement certaines années comme en 1992, elles pourraient être plus tardives. La remontée migratoire est alors réalisée en moins de deux semaines entre les Pyrénées et la Somme (effet latitudinal). Si l'on se réfère aux résultats italiens (CHIGI et al., 1935), il s'agirait successivement d'un majorité de mâles d'un an puis d'ex-couveuses ayant niché dans le nord de l'Afrique et enfin de jeunes issus de ces reproductions précoces.

Les Pyrénées et le Massif Central, du fait de leur situation géographique particulière sont alimentés à la fois par les flux migratoires orientaux et occidentaux. Toutefois les arrivées sont plus tardives d'une à deux semaines (effet altitudinal). Les fortes densités de chanteurs et de couvées relevées sur ces stations de suivi s'expliqueraient ainsi. Selon les années, elles seraient néanmoins variables et dépendantes de la qualité des sites de reproduction rencontrée par les oiseaux au préalable en plaine.

Dès lors que l'on souhaite convertir des indices d'abondance en résultats absolus, la distribution spatiale des individus dans le milieu naturel est une composante principale des dénombrements. Si les céréales sont très attractives pour les cailles, leur contribution à la surface agricole utile modifie la portée des triolets des mâles. En plaine le rayon de détection de l'espèce équivaut à 300 mètres alors qu'en montagne un chanteur peut être entendu jusqu'à 350 mètres (51% de la surface agricole utile correspond à des surfaces toujours en herbe).

1.3 - Les paramètres démographiques

a) La survie

- Les adultes

Lorsque les individus reproducteurs parviennent en France dès la deuxième quinzaine du mois d'avril après avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres, les populations sont constituées d'une majorité de cailles qui ne survivront pas au delà de la saison estivale. Cette fraction est estimée à environ 80% de l'effectif d'après les opérations de baguage. L'espérance de vie à l'âge d'un an est alors d'environ 8 mois et demi et la longévité maximale de 3 ans.

- Les jeunes et les sub-adultes

Une moyenne de 4 et 5 jeunes par couvée entre deux et cinq semaines d'âge est déterminée respectivement en montagne (n=58) et en plaine (n=98). A la fin de leur deuxième mois d'existence, prédation et limitation alimentaire omises, les taux de survie sont alors respectivement de l'ordre de 35 et 45% (11 jeunes à l'éclosion). Sur une base intermédiaire aux deux milieux de 40%, cela signifie qu'une cohorte de 100 individus nés entre mai et juillet ne sera plus constituée à la fin de la période de reproduction de l'année suivante que de 8 individus (92% de mortalité à partir de l'éclosion avec 80% de mortalité entre 10 mois et 14-15 mois). Ceci dans l'hypothèse où les individus sont soumis à des conditions météorologiques très défavorables. Cette valeur ne tient pas compte en l'occurrence de phénomènes dépresseurs d'effectifs pouvant intervenir entre 2 et 10 mois d'âge principalement au cours de la migration automnale et de l'hivernage. Leur influence quantifiée même approchée, reste méconnue. A hauteur de 50% de mortalité au cours de ces deux phases du cycle biologique de l'espèce, 3 à 4 individus survivraient. En suivant ce raisonnement et en appliquant les taux de survie, 8 individus sur 1.000 éclos parviendraient à l'âge de deux ans, 6 individus sur 10.000 à l'âge de trois ans, tout sexe confondu.

La présence de bonnes conditions climatiques pendant et après la saison de reproduction est donc garante d'une production de jeunes élevée et de l'abondance du stock d'oiseaux présents avant la migration. Ce facteur est à l'origine de la variation inter-annuelle de la taille moyenne des couvées découvertes sur une zone géographique donnée. Son influence s'exprime nettement par ailleurs en montagne alors que les disponibilités trophiques pour les jeunes et les sub-adultes sont importantes. La réduction de la diversité biologique liée aux épandages de produits phytosanitaires dans les agrosystèmes céréaliers de plaine n'apparaît donc pas comme le facteur clef régissant la dynamique des populations de caille des blés au travers de la survie juvénile. Néanmoins, nous n'avons pu acquérir suffisamment de données relatives aux deux premières semaines d'existence des couvées.

L'influence des précipitations n'est également pas nulle vis à vis des estimateurs de densités de couvées et d'individus présents avant reproduction, que nous proposons aux gestionnaires. En montagne, elle s'exprime nettement lors du regroupement des résultats des écoutes au chant acquis sur plusieurs années qui donnent de piètres estimations. Les meilleures approches de densités de couvées sont obtenues en considérant chaque année séparément Une variabilité du taux de réussite des nids est supposée. Les densités d'individus présents post-saison de reproduction ne sont, quelle que soit la méthode retenue, que rarement prévisibles. L'erratisme plus marqué vers les zones d'altitude et surtout le début de la migration automnale contribuent variablement selon les années, à se superposer à l'effet engendré par la variation du taux de survie juvénile. Le faible nombre de stations suivies restreint de plus l'interprétation.

b) Le sex-ratio

En période de reproduction le déséquilibre des sexes au détriment des femelles est mis en évidence par les captures au filet tramail, qui ne s'avère pas sélectif dans le cadre d'un contrôle en volière. Cette technique biaise néanmoins légèrement les résultats en faveur des mâles pour des effectifs comparables (GUYOMARC'H, com. pers.). Le sex-ratio de terrain obtenu par cette technique est voisin de 3 aussi bien dans le sud-ouest qu'en Bretagne (GUYOMARC'H, 1992).

Cette phase du cycle biologique terminée ce rapport s'équilibre à nouveau grâce aux naissances, comme nous avons pu en juger par les prélèvements réalisés à la fin août, et ce jusqu'à l'année suivante. En hivernage au Portugal (GUYOMARC'H & FONTURA, 1993) mais aussi fin février au Maroc (GUYOMARC'H et al., 1987), les populations de caille des blés présentent toujours autant de mâles que de femelles.

c) Le nombre de couples reproducteurs

Bon nombre de fourchettes d'estimation ont été fournies pour notre territoire national qui ne possèdent qu'un fondement théorique. Plus vraisemblablement à partir de l'extrapolation des données acquises pour le début de la décennie 90, nous donnons de nouvelles valeurs.

La France compte plus de la moitié de sa surface en terres labourables cultivée en céréales, soit environ 5 millions d'hectares. En plaine pour une année moyenne comme 1993 des densités de l'ordre de 1,4 à 7,3 mâles aux 100 hectares sont établies en Mayenne et en Tarn et Garonne, suite à l'application du coefficient de détection de l'espèce qui équivaut à 0,69. Pour deux mâles célibataires d'après les captures au filet, un mâle est apparié à une femelle en raison du système de monogamie successive présenté par l'espèce (SAINT JALME, 1990). Sur la base des surfaces céréalières nous obtenons 0,7 à 3,7 couples par km², soit 35.000 à 185.000 couples participant à la reproduction à l'échelle nationale. Le passage décisif sur lequel nous pouvons fonder cette hypothèse correspond à celui de la mi-juin. A la fin mai cependant quelques milliers de couples s'établissent également. De 50.000 à 200.000 couples pourraient donc être impliqués dans la phase de reproduction se déroulant sur notre territoire national. 100.000 à 400.000 mâles célibataires les accompagneraient. Ces estimations sont les plus favorables en raison du choix des sites. Elles donnent une production maximale de jeunes par année comprise entre 250.000 et un million d'individus.

2- Vers un premier modèle de suivi spécifique de l'avifaune migratrice destiné à la gestion des populations

D'intérêt cynégétique majeur et/ou dans un état considéré comme défavorable, certaines espèces aviaires font l'objet dans divers pays depuis des années, d'une attention démographique particulière. Citons parmi tant d'autres, la perdrix grise (Perdix perdix) en Angleterre depuis le début du siècle (POTTS, 1971 et 1977), la bécasse d'Amérique (Scolopax minor) aux Etats-Unis ainsi qu'au Canada (SAUER & BORTNER, 1991) et le francolin d'Archer (Francolinus levaillantoides) en Afrique du sud (WOLFF, 1978). Peu d'entre elles conjuguent cependant à la fois un statut de long migrant et un devenir incertain à l'image de la caille des blés.

Leur qualité d'espèces gibiers pousse les gestionnaires à se doter de méthodes de suivi et de modèles prévisionnels spécifiques visant à prévenir une surexploitation par la chasse des stocks disponibles. Dans une telle situation et en l'absence de mesures limitatives, l'espèce concernée est vouée à l'extinction. Un cas illustre est donné en Amérique du nord avec le pigeon migrateur (Ectopistes migratorius). L'interdiction de chasse de la caille au printemps en Afrique du nord française à partir de 1934 relève empiriquement de tels principes de gestion (SCHIFFERLI, 1951). Il s'agit donc sur la base de paramètres démographiques, d'établir la courbe de recrutement net de l'espèce afin de définir ce que BEGON et al. (1986) nomment le MSY ("maximum sustainable yield"). Autrement dit le prélèvement maximum opérable qui évite la surexploitation mais aussi la sous-exploitation et conduit à préserver à la fin de chaque saison de chasse un stock pour les années à venir. Le MSY se situe au sommet de la courbe dont le tracé nécessite de bonnes données sur la dynamique des populations. En pratique, il est bien souvent difficile de fixer ce point, le tableau de chasse dépendant en outre de l'efficacité, de l'effort de prélèvement et de la taille de la population.

Concernant la caille des blés une première inconnue concerne l'évolution des populations. Va t-on vers une diminution du stock? Cette évolution concerne t-elle exclusivement la fraction qui vient se reproduire en Europe? Ensuite, peut-on considérer s'il y a déclin sur l'ensemble de son aire de distribution, que la chasse en est responsable? KIMURA (1991) considère que l'effondrement des tableaux de chasse de cailles japonaises au Japon résulte d'un taux de prélèvement supérieur au taux de recrutement de l'espèce. AUSTIN & KURODA (1953) ne donnent pour autant qu'un taux de reprise d'oiseaux bagués à la chasse de l'ordre de 8%. De telles données ne sont pas disponibles à l'heure actuelle en Europe. En France l'impact de la chasse sur les populations reproductrices parait cependant minime: la majeure partie des prélèvements annuels sont réalisés sur les deux premiers week-ends de septembre, bien au delà de la période de reproduction et bien après le début de la migration automnale. La situation géographique de notre pays aux limites de l'aire de répartition de l'espèce renforce cette idée.

Au travers des limites des enquêtes de répartition et des estimations de prélèvements développées dans un premier temps, nous avons montré que seule une approche annuelle était à même de donner une réelle appréciation de l'évolution des populations fréquentant les zones de reproduction françaises. Des écoutes au chant pratiquées spontanément et après repasse produisent, outre des indices d'abondance, des dénombrements absolus indicateurs de la densité totale de mâles chanteurs (sur la base d'un coefficient de détection de 0,68), des couvées et des individus présents avant la migration automnale pour une unité de 100 hectares. A raison d'une sortie hebdomadaire d'environ deux heures en mai en plaine, cette méthode allégée dans son protocole s'avère ainsi très informative. L'existence d'un réseau d'observateurs nationaux "caille des blés" fonctionnant depuis 1991 et la nécessité d'un suivi à long terme, nous ont conduit à proposer sur cette base pour cette quatrième année consécutive une réduction sensible de la durée intra-saisonnière à 6 semaines à partir du 1er mai en plaine, 1er juin en montagne. 1994 correspond donc à une première étape vers la connaissance du devenir de ces populations au travers de ses fluctuations numériques.

L'Office National de la Chasse a engagé en 1991 un programme de suivi national de l'avifaune migratrice à l'échelle nationale aussi appelé réseau A.C.T. (Alaudidés - Columbidés - Turdidés). Plusieurs espèces sont concernées: le merle noir (Turdus merula), la grive draine (Turdus viscivorus), la grive musicienne (Turdus philomelos), la tourterelle des bois (Streptopelia turtur), la tourterelle turque (Streptopelia decaocto), le pigeon ramier (Columba palumbus), le pigeon colombin (Columba oenas) et l'alouette des champs (Alauda arvensis). La caille des blés (Coturnix coturnix) ne fait l'objet de comptages que depuis 1993. Le protocole mis en place se résume pour chaque carte I.G.N au 50.000 en un transect de 4 kilomètres établi de façon aléatoire sur une route comportant 5 points d'écoute espacés tous les kilomètres (indices ponctuels d'abondance ou I.P.A.). Au printemps, un observateur parcourt ce tracé à l'occasion d'une première sortie entre le 1er et le 30 avril puis d'un deuxième passage entre le 15 mai et le 15 juin. Au cours de celles-ci, il note tous les individus différents vus et/ou entendus. Les observations ont lieu dans les deux heures qui suivent le lever du jour pour un temps de stationnement par point d'écoute de l'ordre de 20 minutes (OFFICE NATIONAL DE LA CHASSE, 1994). Elles donnent lieu à des indices relatifs d'abondance annuels s'exprimant en nombre moyen de contacts par point d'écoute.

La pluri-spécificité des dénombrements établis biaisent, dans leur application par un échantillonnage aléatoire et des heures d'écoute peu adaptés, la détection de l'espèce qui nous intéresse. Nous savons en effet, d'une part que la distribution de l'espèce dans le milieu naturel est agrégative et d'autre part que cette période de la journée est la moins favorable à des dénombrements au chant de mâles, du moins lors d'écoutes spontanées. Pour autant, nous n'avions pas choisi l'aube pour réaliser nos comptages qui laisse tout au plus une marge de 40 minutes. Les objectifs poursuivis ne se situent pas au même niveau de perception. La méthode développée dans le cadre du réseau A.C.T. vise à fournir des tendances démographiques à long terme des reproducteurs alors que nous cherchions à nous doter simultanément d'éléments descripteurs des populations. Ces deux approches méthodologiques sont tout à fait conjugables, dès lors que l'on considère la caille des blés isolément non incluse dans un groupe d'espèces.

Le choix d'un protocole ultime dépend du gestionnaire qui l'adapte aux résultats qu'il souhaite acquérir. Néanmoins quelques éléments paraissent constituer une clef de voûte incontournable: le choix des sites d'une part et les heures d'écoute d'autre part. Les lieux d'application de la méthode retenue ne peuvent correspondre qu'à des foyers traditionnels d'appariement et de reproduction, où les densités d'oiseaux restent compatibles avec les objectifs poursuivis. Ils constituent au fil des ans autant de témoins précis de l'évolution des effectifs et de l'évolution des systèmes agraires. Ainsi une bonne dispersion de sites au niveau national devrait permettre de cerner précisément l'influence de ce facteur sur le niveau des populations de cailles présentes. Des écoutes spontanées diurnes entre 7h00-11h00 et 16h00-22h00 sont à bannir en raison de la faible activité vocale des mâles. De même, l'aube est à exclure lorsque l'on souhaite obtenir des estimations de densités fiables en raison de la nature éphémère de l'écoute, de la portée des triolets qui est modifiée (jusqu'à un kilomètre) et des erreurs de double comptage en présence de nombreux mâles.

La nature isolée de telles actions de suivi ne permettra pas toutefois, pour une espèce qui se distribue au cours de son cycle biologique depuis le Sénégal jusqu'aux îles Féroé, de cerner les causes profondes de ces vicissitudes en France et par extension à l'Europe. Rappelons que la reproduction dans cette partie du paléarctique n'intéresse qu'une fraction des effectifs de cailles: les long migrants. C'est pourquoi comme toute espèce migratrice à l'image de la bécasse des bois (Scolopax rusticola), il est nécessaire de s'assurer la collaboration d'autres pays, notamment maghrébins dans le cas présent. Le Maroc par sa situation géographique et le développement de ces cultures irriguées (de quelques milliers d'hectares en 1950 à 750.000 hectares en 1990) reste l'un de ceux qui présentent les meilleures garanties pour atteindre complètement les objectifs fixés. En ce sens, seules des actions conjointes et coordonnées pourront déboucher sur une appréciation globale du devenir de la caille des blés et des mesures nécessaires pour sa conservation.

3- L'amélioration du succès reproducteur en Europe

Trois types d'interventions humaines sont utilisables pour accroître le prélèvement optimum (MSY) d'une espèce d'oiseaux-gibier: accroître la taille ou la productivité d'une population, relâcher des individus élevés en captivité et diminuer les pertes d'adultes qui ne sont pas causées par la chasse (HUDSON & RANDS, 1988).

3.1- L'aménagement du milieu

a) Notion d'unités de reproduction

Sensibles aux problèmes d'intensification de nos agrosystèmes et de leurs conséquences sur la reproduction notamment en terme de traitements phytosanitaires, dès la fin des années 1980 un premier concept d'aménagement des sites de nidification traditionnellement fréquentés par l'espèce vis le jour (GUYOMARC'H, 1991). L'idée développée, audacieuse au premier abord, devait conduire à limiter voire soustraire par compromis des zones de 10 à 30 hectares (150 à 300 mètres de rayon) à des interventions agricoles non compatibles avec les exigences biologiques de l'espèce. Une première approche de la distribution spatiale de ces sites fut obtenue par maillage I.G.N au 25.000 (14 x 20 km) pour le début de la décennie 90 pour près de 33 départements, d'après les renseignements fournis par les Services Techniques Cynégétiques concernés.

b) Les jachères

Certes onéreux à l'époque, ce projet bénéficie aujourd'hui au travers du renouveau des jachères, de bonnes conditions de réalisation suite aux retombées attendues pour d'autres espèces gibiers dont les perdrix et le lièvre. Nous avons montré dans le cadre des contacts obtenus avec des oiseaux chanteurs que lors de sa remontée printanière l'espèce utilisait les parcelles de cette nature, parfois même au détriment des céréales. GEROUDET (1978) considère par ailleurs que l'habitat originel de la caille correspondrait plutôt à des groupements végétaux de steppes et de savanes. L'abondance d'adventices fournit et devrait fournir à l'avenir l'occasion à ces mâles de se fixer plus longtemps sur ces relais migratoires qui sont également des lieux d'appariement, pour peu que le couvert végétal soit suffisamment attractif (des semis de céréales de printemps sont moins favorables que des semis d'hiver, par exemple). L'agitation nocturne tend en effet à s'estomper au laboratoire lorsque les migrants ont à leur disposition une alimentation à base de graines qui correspond à l'état physiologique du moment (AUPIAIS & ROLLAND, non publié; COMBREAU, 1992).

Un renforcement de l'attractivité des sites peut être également obtenue par la diffusion nocturne de chants de mâles (triolets). Entre la mi-janvier et la mi-février 1991 au Sénégal (région de Gainthe), les résultats de captures de cailles migratrices au filet japonais sont nettement accrus par l'utilisation d'un tel procédé. Certaines nuits il s'agit presque exclusivement de mâles alors que pour d'autres les femelles sont majoritaires mais au total sur l'ensemble de la saison de baguage le sex-ratio est exactement équilibré. Une action sélective est néanmoins décelable lorsque l'on compare la distribution du poids corporel de cet échantillon à celle obtenue par prélèvements scientifiques au fusil aux mêmes dates dans les rizières de Debi et de Ross bethio, quelques kilomètres plus au nord. Elle inciterait les individus des deux sexes disposant de faibles réserves adipeuses à se poser pour rétablir le niveau de celles-ci dans le but de poursuivre ultérieurement leur migration. Cet aspect reste cependant à confirmer en conditions contrôlées au laboratoire.

La reproduction est également favorisée dans les jachères. La première approche que nous donnons au travers des indices décamétriques d'abondance et de diversité et de l'analyse du contenu de jabots en première semaine rend compte d'une densité importante d'arthropodes exploitables par les pondeuses et les jeunes en croissance. COMBREAU (1992) a en effet montré que la qualité énergétique de l'alimentation des femelles conditionne la taille, le volume, le poids ainsi que l'éclosabilité des oeufs alors que les exigences des jeunes en début de deuxième semaine envers les protéines sont particulièrement élevées (plus de 4 Kj par gramme d'ingéré à l'âge de 10 jours).

Si cette nature d'assolement présente des conditions trophiques et de couvert attractives vis à vis des cailles reproductrices, il faut toutefois souligner le rôle de pièges que ces parcelles peuvent jouer à l'égard de la faune tout entière notamment lorsqu'elles sont conduites comme des cultures (HAVET, 1993). Nous avons mis en évidence que la survie juvénile entre deux et cinq semaines dépendait de l'abondance des précipitations. Les facteurs climatiques ne peuvent faire le cadre d'interventions directes de la part de l'homme pour limiter cette mortalité et accroître le stock de jeunes. En outre, considérer la reproduction à ce niveau c'est déjà omettre une première phase concernant le taux de réussite des nids qui n'a pu faire l'objet de mesures sur le terrain. Selon MAGHNOUJ (1993), la totalité de 20 nids suivis au Maroc au cours de la saison 1992 ont été détruits ou ramassés par l'homme. En France, de l'avis de tous, une quantité importante de pontes ne parviennent pas à terme. Il s'en suit une mortalité certainement non négligeable des couveuses suite aux passages répétés d'engins agricoles dans les parcelles, notamment dans le cadre de fauches sur prairies permanentes ou plus encore sur prairies temporaires (ray grass essentiellement). Les pratiques culturales dans la région nord - bassin parisien sont ainsi la principale cause de destruction de nids de perdrix grise (80% d'après HAVET, 1982). 41% seulement parviennent à l'éclosion.

Pour plus d'un million d'hectares concernés par ce retrait, soit 10% de la surface en terres arables de notre pays (SEBILLOTTE et al., 1993), l'intérêt principal de telles mesures limitatives de la production résiderait alors dans la capacité à favoriser la reproduction par réduction de ce type de perte. Le comportement de nidification similaire relevé chez les perdrix et les cailles en France renforce cette idée: sélection de zones non cultivées [31% des localisations chez la grise (BIRKAN & JACOB, 1988) et 60% chez la rouge (HAVET, 1982)] et faible éloignement des pontes vis à vis des bordures [71% sont découvertes dans les 15 premiers mètres chez la grise (BIRKAN & JACOB, 1988)]. Rappelons qu'à chaque ponte réussi correspond 5 jeunes à l'émancipation et que les prélèvements réalisés à la chasse s'exercent principalement sur les sub-adultes. Jusqu'à présent les jachères fixes ou tournantes n'ont pas donné lieu dans leur conduite aux effets escomptés, mis à part l'institution de jachères "faune sauvage" par la circulaire ministérielle du 16 août 1993 à la demande des Fédérations Départementales des Chasseurs (LA ROCQUE & DECOIN, 1993).

Les modalités d'implantation de ce couvert depuis cette année et de sa conduite restent encore à définir dans la double optique d'une limitation de développement des adventices nuisibles aux cultures voisines et de la préservation de la faune. Concernant la caille des blés, un mélange de ray grass anglais ou hybride en association avec une vesce devrait favoriser l'installation d'une entomofaune riche et diversifiée alors que le dactyle par sa constitution devrait fournir un bon couvert pour la nidification et vis à vis de la prédation aérienne. Le pouvoir de compétition végétal de ces espèces autorisées est en outre relativement bon puisqu'en culture classique ils ne font pas l'objet de traitements phytosanitaires. Les risques liés aux passages d'engins agricoles pour le travail du sol (à rejeter) ou pour pulvérisation par Glyphosate ou Sulfosate sont ainsi évités. Des études particulières en ce sens ont débuté cette année dans les Deux-Sèvres afin de relier des taux de fréquentation mesurés (mâles chanteurs) à différents paramètres relevés sur ces jachères.

Une remise en culture à partir du 31 août reste dès lors compatible avec les exigences de l'espèce qui présente une dernière phase de nidification dans la première quinzaine de juillet en plaine. Jusqu'à cette période, consécutivement à une disparition progressive du couvert végétal (prairies puis céréales), la présence de jachères aura permis de maintenir une fraction de la population reproductrice dans de bonnes conditions et de limiter la prédation sur les couvées. Une expérience conduite dans l'Aveyron en 1993 valide cette approche. Au 31 août 13 cailles différentes ont été levées au chien d'arrêt sur 10 hectares dont 7 étaient en jachère (station du Viala du Tarn).

3.2- Le rééquilibrage du sex-ratio

Déficitaire en femelles, le sex-ratio peut également faire l'objet de mesures compensatoires visant à accroître la production de jeunes. Pour des lachers de cailles japonaises (Coturnix coturnix japonica) que l'on sait largement répandus mais non quantifiés, des apports ponctuels de cailles des blés femelles (Coturnix coturnix coturnix), juste après des arrivées de mâles chanteurs, devraient être à même simultanément d'endiguer cette pollution génétique (une modification et un renforcement des textes légilatifs est également souhaitable). L'expérience menée en 1987 dans la région toulousaine démontre la capacité de femelles élevées en conditions de semi-captivité à se reproduire en milieu naturel. De même BRUN & AUBINEAU (1989) ont démontré le rôle joué par des lachers de perdrix rouges et grises dans la reconstitution de populations sauvages lorsque les oiseaux sont de bonne qualité.

Avec un minimum de sélection envers les individus adultes de petite taille qui s'apparentent morpho-physiologiquement à des longs migrants et qui produisent une majorité de descendants aux mêmes aptitudes migratoires (SAINT JALME, 1990), l'application sur le terrain est tout à fait envisageable. Le lacher de quelques oiseaux nés et élevés en captivité dans nos volières atteste en outre que ce comportement n'est pas altéré: un individu fut tué à la chasse dans la région de Burgos en Espagne après avoir parcouru plus d'un millier de kilomètres depuis la baie du Mont Saint Michel. Ce cas n'est pas unique.

 

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La caille des blés - Patrick MUR - 1994